Michel Ragon évoque Armand Robin

5 décembre, 2014

Francis Giauque (1934~1965)

5 décembre, 2014

journal d'enfer

Séance du premier mars 1962

 Je constate qu’il ne s’offre aujourd’hui que deux solutions pour moi, soit : rejeter définitivement le monde et les hommes avec la violence forcenée qui m’a caractérisé durant tant d’années, et d’assumer mon rôle de « poète maudit » jusqu’en ses plus extrêmes conséquences, c’est à dire de continuer à vivre dans la solitude, la maladie et le désespoir, pour sans doute aboutir au suicide, soit deuxième solution : essayer au prix d’un long et acharné travail de rétablir un certain équilibre, en fonction de mes exigences et de la réalité quotidienne sous tous ses aspects. Il faut que cet équilibre suppose d’une part, un accord entre moi et la réalité (fonction sociale) d’autre part, qu’il ne m’oblige pas à renoncer aux exigences profondes de mon être. L’expérience dans laquelle je me suis engagé dès l’adolescence et qui devait me permettre, grâce au « pouvoir poétique », d’accéder à un monde nouveau et à un rejet total de la société, avec tout ce qu’implique d’excès, de haine, de fureur, de révolte et de déchirements, une telle recherche, cette expérience donc n’aura pas été négative, puisqu’elle a permis de maintenir intact en moi, un sentiment de pureté et d’innocence, an sein d’un monde voué entièrement au culte de l’argent et de l’hypocrisie la plus abjecte, bref d’un monde féroce et sans âme dans lequel il me sera toujours difficile de m’intégrer. Je me suis voulu un « être d’exception ».

 La vie ne m’a jamais semblé acceptable que dans le sens d’une recherche forcenée de l’auto-sublimation à travers la souffrance et la solitude, afin d’échapper à un monde où je ne me reconnaissais pas. La poésie et l’éthique qu’elle incarnait à mes yeux à cette époque, me permit parfois d’atteindre à des sommets d’exaltation et d’orgueil difficilement imaginables. Malheureusement cette expérience dans laquelle je m’étais engagé corps et âme, sans espoir de retour en arrière, m’isola complètement du monde et des hommes. Aujourd’hui, alors que je tente ce périlleux retour en arrière, il faut que je parvienne à faire une synthèse de ces diverses exigences poétique et morales, de façon à ce qu’elles ne se heurtent plus aux murailles de la non-acceptation de la société et de ceux qui la composent. Les problèmes qui m’attendent dans ce terrain mouvant, et je veux parler de mes exigences profondes, et mes démarches dans le domaine social (réadaptation au moins partielle, fonction déterminée, etc…) et dans la satisfaction de mes besoins sexuels, ces problèmes donc sont loin d’être résolus, et ils s’imposent à mon esprit avec une telle virulence, que je me sens constamment « agressé », par des sentiments que je n’arrive pas à maîtriser. Le problème de la femme (plan affectif, mais surtout plan sexuel) me paraît être d’une importance capitale.

 (A propos de cinq séances de psychothérapie, 1962)

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 Antonin Artaud, je suis de votre côté, Non pas du côté des esthètes cyniques qui vous considéraient plus comme un personnage intéressant à exhiber, que comme un homme livré à la souffrance la plus implacable. Je suis du côté de ceux qui se virent un jour obligés de rechercher à travers les pires déchirements, une terre d’accalmie d’où la maladie les avait chassés.

 Toutes vos activités, toutes vos tentatives – même les plus forcenées – tant sur le plan poétique que théâtral, ne visaient qu’a un seul but : sortir de l’enfer, vaincre ou contourner les interdits que la maladie avait dressés dans votre chair. Vous avez passé entre les mains des psychiatres qui vous ont relégué et oublié pendant des années au fond des asiles. Quoi qu’il en soit, il serait trop facile aujourd’hui de vous emprisonner dans le clan des malades mentaux et de se débarrasser ainsi d’une œuvre aussi riche qu’inquiétante. Je pense que vous êtes de la race des témoins, de ceux qui sont allés si loin dans la connaissance de la souffrance, que la moindre de leurs paroles est comme un fer rouge appliqué brutalement sur les plaies du monde. Plaie de l’indifférence, plaie de le bonne conscience, plaie de l’hypocrisie et du confort intellectuel. Vous avez tout remis en question, au sein d’une société qui se refuse à désigner les abcès qui la rongent. Vous, Antonin Artaud, vous étiez en quelque sorte – qu’on me pardonne l’image – le scalpel qui tranche, qui fouille, qui dissèque. A travers votre voix, se font entendre les voix de tous ceux que la maladie a dévastés sans merci. Votre voix, elle nous parvient des confins du dénuement et témoigne que jamais vous n’avez accepté d’admettre la victoire de la maladie. Votre voix, Antonin Artaud, même dans les hurlements, nous demande de ne pas renoncer, de continuer la lutte, afin qu’un jour, nous puissions vraiment vivre sans honte.

 ( « Fragments d’un journal d’enfer », février mars 1965)

 

 

 

 

 

Lettre à Georges Haldas, juillet 1963 (Francis Giauque / 1934~1965)

5 décembre, 2014

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Cher ami,

 Je croyais avoir connu toutes les formes de détresse imaginable, mais je me rends compte aujourd’hui que je me trompais. La mort de ma mère que j’aimais au-delà de toute mesure me laisse seul sur la terre des morts en proie à un désespoir que je renonce à décrire. Me voici seul face à mon père ce qui est horrible dans cette maison où je retrouve partout l’empreinte de ma mère. Ma vie est finie. Je subsisterai encore quelque temps à force de me droguer puis ce sera la chute. J’entends ma mère qui m’appelle. Elle me dit de la rejoindre dans la paix et le repos, moi qui n’ai jamais connu ni la paix ni le repos.

Je ne sais si nous nous reverrons.

Mais pourquoi, pourquoi?

Donne-moi de tes nouvelles.

Avec les amitiés d’un suicidé en sursis.

 (Journal d’enfer et poèmes inédits, Papyrus, 1984, p. 109)

 

Lautréamont, ta bague d’aurore nous protège (René Crevel / 1900~1935)

5 décembre, 2014

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Lautréamont, de toi j’ai été heureux.

Lautréamont, ta bague d’aurore nous protège.

Que l’accord se fasse entre les hommes d’une même époque ou d’un même lieu, par le miracle de tel ou tel absent du temps ou de l’espace, au gré des heures, je m’en irrite ou m’en réjouis.

A la vérité, la communion accomplie qui en fut le principe ne saurait plus être imaginée sous des traits humains. Bague d’aurore, une éternité boréale protège la belle aventure écrite en lettres d’étoiles : l’amitié. Ces étoiles, du cercle qui les enclot, alors même qu’elles paraîtraient s’inquiéter ou faiblir, trouvent une lumière sans cesse nouvelle, nourriture qui leur permet de ne pas s’éteindre.

Je voudrais pouvoir adresser à Lautréamont un hymne de reconnaissance digne de lui. Au contraire, il me serait odieux, il me paraîtrait sacrilège d’essayer une mosaïque de cailloux critiques autour de Maldoror.

Le rythme qui me soûla, m’a-t-il mené jusqu’à la crête des vagues ? Règne des tempêtes, l’écume s’achevait par les bouquets des plus beaux visages qui naissaient, s’épanouissaient et jusqu’au ciel se prolongeaient par la forêt de leurs désespoirs.

Une porte s’ouvrait sur la mer. Maldoror. Aurore du mal. Vésuve du matin, et cette fraîcheur criminelle des algues dans la chaleur même du volcan. Alors nous avons connu le règne des choses disproportionnées. Une porte spontanément s’ouvrait sur la mer. Lautréamont fut au seuil de la bouleversante amitié que je n’ai pu m’empêcher de vouer à des hommes, à des esprits tels que Breton, Aragon, Eluard. De ce mystère je ne saurais rendre compte, ni, surtout, ne le veux. Mais comment oublier ce trouble et mes yeux qui pleuraient ?

Beaux couteaux, les phrases glissaient entre les os de mon crâne. De mes tempes le sang coulait dans un flot de cloche.

Puisque je suis lâche à faire encore du bonheur un critérium, j’avouerai donc.

Lautréamont, de toi j’ai été heureux.

Lautréamont, ta bague d’aurore nous protège.

{In Le Disque vert • 4ème série, N°4, 1925}

 

 

Angoisse (Stanislas Rodanski / 1927~1981)

5 décembre, 2014

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« Notre cœur est inquiet. » Saint Augustin.

 

L’ombre des créatures décline dans le crépuscule des apparences

Je suis seul au bord d’une neige inconnue

Et mon désir grandit comme les fastes annoncés à l’horizon

Je suis seul et l’aurore mystérieuse étend ses merveilles vers des hauteurs ignorées

Cortège nuptial –mais pour qui ?

Plaisirs lunaires d’une fille hautaine

Ardente à glacer les cœurs

Je suis seul dans les marais brûlés par la comète

Les visions s’enfuient de mes yeux mornes

Les paysages sombrent dans la débâcle des glaces

Je cherche le repos silencieux de la mer hivernale

Souvenir au sein mystérieux de l’être

Sommeil et retour à l’ineffable Présence

Où germe tout dans l’obscurité des origines

Je suis dans un abandon étrange –les siècles ont fui

Aux approches du soir du monde

Voici maintenant que s’élève la nuit bienheureuse

C’est l’inquiétante beauté d’un front chaste dévoilé

O puissance tutélaire ! Je suis

Tremblant et frénétique – l’angoisse creuse mon esprit:

Au ciel de mes yeux déments est-ce la venue

De l’obscurité du pays sans paysage?

Ou bien le ténébreux visage d’une femme

Reine des contrées spirituelles

Où s’épanchera mon amour sanglotant

Pour connaître enfin l’inconnaissable Paix

Où stagnent les existences révolues ou futures ?

 

 

Patrice Covo (« Le baladin et le neuroleptique », extraits)

4 décembre, 2014

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* Le Baladin et le neuroleptique, 1998 – (c) Exils éditions.

 

- A l’âge où les autres content fleurette, moi je discutais avec Dieu.

 

 - La belle mort, ce n’est plus la crise cardiaque, c’est l’attentat-suicide.

 

- Cache-toi dans un cagibis ou dans un placard, de toutes façons, il y aura toujours un œil pour t’épier.

 

- Il est des médecins qu’on aime tellement qu’on souhaiterait mourir entre leurs bras.

 

- Chacun est responsable de la souffrance de tous.

 

- Je bafouille et cherche mes mots chaque fois que l’on me demande ma profession.

 

- Les extrêmes satyres.

 

- Il mangeait vite. Il parlait vite. Il coïtait vite. Comme pour dire : « Mais passons aux choses sérieuses. »

 

- J’ai ma prochaine incarnation aux trousses.

 

- Se mettre en avant ? on vous égorge. Rester dans son trou ? on vous aplatit.

 

- Il y a le trac du comédien le trac de mourir, et le trac tout court, le trac d’être.

 

- Ecris, sinon tu vas te suicider.

 

- Il y a quatre stades : le stade physique, le stade médical, le stade mental et le stade métaphysique.

 

- Il faut choisir entre ses différentes maladies la plus supportable, toutes ayant entre elles une sorte de correspondance.

 

- Qui me dit que vous n’êtes pas en train de me voler ma pensée ?

 

- En tant que cosmopolite, vous êtes voué à la sainteté.

 

- Avoir le visage tout jaune, est-ce un signe de fatigue, ou une auréole ?

 

- Les Poètes accrochés aux fils barbelés du devenir social.

 

- Un homme qui aurait passé toute sa vie sous la fraise du dentiste.

 

- Vivre seul, c’est affronter sa propre mort, c’est-à-dire : Rien. Mais vivre avec une conjointe (ou un conjoint), c’est affronter la mort de l’être aimé, c’est-à-dire : L’horreur.

 

- Chacun a son absolu. L’un, c’est Dieu. L’autre, c’est son jardin. L’autre, c’est le cul de sa femme.

 

 

 

 

 

 

Souscription « Symbolistes », une anthologie de Poésie.

4 décembre, 2014

 

https://www.facebook.com/events/1546941035521100/

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http://peigneursdecomtes.unblog.fr/category/a-paraitre/

 

Hommage à Michel Ohl (1946~2014)

4 décembre, 2014

 

 

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LE RACCOMODEUR DE PORCELAINE (source texte = http://blogs.mollat.com/)

 de David

 C’est en ces termes que feu Pierre Veilletet avait salué Michel Ohl tout en précisant : « dont les mains trembleraient »… Michel Ohl, fou littéraire pour certains, érudit magnifique pour d’autres, était avant tout un écrivain, un vrai, de ceux qui ont placé la littérature à hauteur d’âme et n’en démordent pas. Un Russe né au milieu des pins de la côte Atlantique. Il est mort ce matin et disparaît en toute discrétion, laissant derrière lui des lecteurs qui reliront ses Rêves d’avant la mort en se souvenant de l’inventivité de sa langue, qui observeront ses étranges porcelaines décorées de motifs mystérieux et d’anamorphoses dont on découvre les surprises en maniant la tasse avec soin et patience. Né dans les Landes où son œuvre le ramenait sans cesse, évoquant son village d’Onesse comme un territoire merveilleux et réinventé, condisciple d’Alain Juppé qui ne doit plus s’en rappeler, lecteur des grands Slaves, érudit bondissant qui n’ « aimait les vivants qu’une fois qu’ils sont morts « , il a égrainé chez des éditeurs intrépides qui entendaient ses mélodies une belle série de livres, allant parfois jusqu’à les éditer lui-même. Il avait eu sa maison d’édition, Schéol, qui lui ressemblait et qu’il faut désormais débusquer au coin des bouquinistes. C’est à Joseph Kessel, dit-on, que l’on doit sa découverte dans les années 70, et à l’éditeur Jean-Claude Lattès ses premières parutions qui sidérèrent les lecteurs dont Claude Nougaro qui déclara un jour : « C’est un habité du verbe, un saint du langage ». On se souvient de ces noires couvertures qui abritaient de multicolores aventures du langage et notamment de celle de Chez le libraire (« Cette nuit dans un rêve j’entrais dans une librairie ») qui succédait à Pataphysical Baby, Zaporogues, Sacripants ! et précéda La mer dans Poe, Le prix du bœuf ou La main qui écrit (ceux-là chez Plein Chant grâce à l’obstination d’Edmond Thomas et l’amitié de Pierre Ziegelmeyer). On a en tête ce livre où il racontait comment il avait « dispatché Estaunié » , un auteur oublié (qui mériterait d’ailleurs qu’on le relise un peu) dont il dispersa les ouvrages dans différentes cabines téléphoniques ou toilettes de café. Ou ces micro-livres qui furent parmi les premiers édités par Finitude, fabriqués à la main et introuvables désormais. Il y avait des décennies qu’il ne mettait plus les pieds chez le libraire, il se l’était juré, ce qui ne l’empêchait pas de lire sans arrêt. De même qu’il revendiquait haut et fort de n’avoir jamais reçu de prix littéraire, ce qui faillit pourtant bien lui arriver… Et ceux qui ont reçu de ses lettres ont bien pris soin de les conserver pour les relire, et les comprendre, parfois avec retard car il savait enfouir le sens sous l’amas des mots pour nous obliger à scruter notre langue et à en sentir les nerveuses beautés.

 « Les morts seuls ont mal à leurs habits » écrivait-il dans Pauvre cerveau qu’il faut bercer, recueil d’aphorismes paru au Castor astral en 2006. On y trouvera beaucoup de réflexions sur la mort, les gens, la littérature. Rien qui nous console cependant d’un tel départ. Reste désormais à ne pas dispatcher Ohl et à le lire et relire, chez le libraire, ou ailleurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

« Les Excentriques » par Champfleury.

23 novembre, 2014

http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k202746r/f101.image.r=Excentriques.langFR

Léon Deubel (1879~1913) : « Demain ».

20 novembre, 2014

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En vain, le jour adverse évoque ceux qui tombent

Et dont la chute, au loin, dans l’âme nous répond :

En vain, le fleuve nu prépare sous ses ponts

Un départ, sans adieux, d’irrésistibles tombes ;

 

En vain, pour dévoyer mon effort qui succombe,

La noire Faim suspend de périlleux balcons

Sur les galets battus de rêves inféconds ;

En vain, l’amer chagrin réprimé vire en trombe ;

 

Demain paraît ! Demain ! jour où, sur plus d’un front,

Tournants et lumineux, mes pas s’affermiront,

Où d’un geste, arrachant des trompettes à l’ombre

 

Pour déployer mes cris jusqu’au suprême azur,

Comme une horde dense au milieu des décombres,

Je pousserai mes vers sur le monde futur.

 

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