Richard Brautigan (1935~1984)

16 décembre, 2014

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La pilule contre la catastrophe minière de Springhill

 

Quand tu prends la pilule

c’est une catastrophe minière.

Je pense à tous ces gens

perdus au fond de toi.

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 Deux mecs sortent d’une voiture

 

Deux mecs sortent d’une voiture.

Ils se plantent là, juste à côté. Ils

ne savent pas quoi faire d’autre.

 

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 Le poème Ellenenlèvejamaissamontre

 

Parce que tu as toujours une montre

accrochée à ton corps, il est normal

que tu incarnes pour moi

l’heure juste :

avec tes longs cheveux blonds à 8h03,

et tes seins clignotants à

11h17, et ton sourire rose-miaou à 5h30,

je sais que j’ai raison.

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{Il pleut en amour © Le Castor Astral}

 

La Folle (Edmond-Henri Crisinel / 1897~1948)

16 décembre, 2014

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Elle a les cheveux blancs, très blancs. Elle est jolie

Encore, dans sa robe aux chiffons de couleur.

 

Elle emporte, en passant, des branches qu’elle oublie :

Les jardins sont absents et morte est la douleur.

 

Elle a des yeux d’enfant qui reflètent les jours,

Eau transparente où passe et repasse une fuite.

 

Sa sagesse est donnée avec des mots sans suite,

Des mots divins qui vont mourir dans le vent lourd.

 

(Le veilleur, éditions des Trois collines, 1939)

 

Thierry Metz – 1956~1997 (Extraits de « L’Homme qui penche »)

16 décembre, 2014

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Photo : Françoise Metz ©

20.

Entre faire et défaire : toujours ce petit poème laborieux mais cette fois il y a comme un sourire dans ma main, la petite pièce sans valeur que l’écriture m’aurait donnée. A donner encore. Car il faut aussi traverser ce territoire.

23.

Je n’ai que ce blanc enfoui de la page pour enfouir la lumière – pour la retrouver.

Et puis quelque chose d’autre, qui n’est plus sous la garde de ce mot.

Captation de ce qu’il faut ravir et écrire sur le territoire déjà vécu, déjà écrit. Je n’ai pour l’instant que mon regard pour y accéder.

24.

Un homme marche dans les feuilles, non loin du pavillon. Il se déplace si lentement, avec tant de précautions qu’il ne s’aperçoit pas qu’un arbre le suit.

37.

Je pourrais rester ici longtemps. Dans le pyjama réglementaire. Manger chaque jour le petit pain de ce que pétrit le temps. Bon ou mauvais.

39.

Les jardiniers sont revenus ramasser les feuilles. Je les regardais derrière une vitre. Je ne voyais que ce que la vie a de proche, d’inexorable et de partiellement accessible – avant de m’allonger sur le bûcher, d’en être le mort.

42.

J’écris pour ne plus trop m’éloigner de ce que j’ai à faire.

Avec l’autre, celui qui voit tout : le buveur.

J’écris avec ce qui me reste, entre le pouce et l’index, dans un pincement d’étoile.

47.

L’endurance (la vie ?) n’est plus autre chose, peut-être, que de maintenir nos visages dans le jour, enfouis dans les heures.

Mais nous ne sommes là que par instants. Fugitivement. Du regard. Seulement du regard.

51.

L’homme qui penche se penche pour écrire, pour retenir, peut-être, ce qui était plus penché que lui. Il y a les bruits que fait quelqu’un dans mon oreille. Et quelque chose qu’on a laissé tomber.

{© Pleine Page éditeur, 2008}

 

 

Gelée blanche (Olivier Larronde / 1927~1965)

16 décembre, 2014

 

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Neiges de deux hivers ne se reconnaîtraient

Ni vous ne figerez les plis de mon eau froide,

Gel du poème, Ou son fouillis ne ferez roide.

— Plus que de l’épervier les demeures m’effraient,

 

Quand l’aurore me donne à sa serre féline,

Plus l’indiscret oiseau dont je suis la volière :

Mésange — cœur de fraise — aux tortures encline

Qui me met en morceaux comme on casse les œufs.

 

(In Les barricades mystérieuses, Œuvres poétiques complètes, © Le Promeneur, 2002)

 

Hubert Selby Jr. (Extrait de « La Geôle »)

16 décembre, 2014

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Et ne souriez pas pour l’amour de krist. N’importe quoi mais ne souriez pas. Alors c’est eux qui seront vraiment emmerdés. Vous les foutez par terre. Mais si vous souriez ils vous tomberont dessus, ils trouveront ce qui vous fait sourire et ils vous l’arracheront. Aussi sûr que krist a fait les petites pommes, ils vous l’arracheront. Ils tireront, ils donneront des secousses, ils tendront jusqu’à ce que vos tripes vous remontent à la gorge et vous sentirez comme si un rat vous rongeait l’intérieur et vous dégueulerez si fort que vous craindrez de dégueuler vos tripes. Oui, ne souriez pas. Pour l’amour de krist n’allez pas sourire, sinon vous êtes vraiment dans la mélasse. Vous n’avez pas le droit de sourire. Ils vous brûleraient au bûcher en vous montrant du doigt. Oui, vous avez foutrement raison : ils vont le faire. Essayez donc seulement de marcher dans la rue en souriant et vous verrez ce qui se passe. Essayez, c’est tout. Jésus, ils vous laisseront pas vivre. Est-ce que c’est trop demander. Rien que vivre. Qu’on nous laisse seulement tranquilles et vivre comme on en a envie. Et si vous ratez ça les regarde pas. Pourquoi faut-il essayer à leur façon ? Ils croient que leur façon est la seule, ces imbéciles. Ils ont la tête si foutrement dure qu’ils ne croient pas qu’il existe d’autre façon que la leur et si vous vous y prenez à votre propre façon, ils s’arrangent pour que ça rate. Ils se débrouilleront pour qu’à la fin il ne vous reste plus que le même vieux seau de merde. Ils ont peur que vous réussissiez à votre manière et qu’ils soient obligés d’avouer qu’ils avaient tort. Mais ils s’arrangent pour que ça n’arrive pas. Ils préfèrent que vous passiez le reste de votre vie avec les tripes nouées et ce goût de pourri derrière la gorge. Ils s’en foutent. Ils se foutent pas mal de vos tourments. Ils ne comprennent rien à la douleur. Oui, c’est sûr. Ils en rigolent. Ils peuvent pas ressentir la douleur des autres. Je le sais. Je le comprends et je ne le nie pas. Il nous arrive à tous de faire du mal à autrui mais eux, ça les amuse. Ils l’oublient en un clin d’oeil. Ils font du mal à quelqu’un d’autre et ils l’oublient. C’est tout ; ça les inquiète pas. Ils le rejettent de leur esprit ; ça les déconcerte pas du tout. Ils en souffrent pas. Ils ne le revivent pas constamment. Et après, c’est ça qu’ils se disent toujours. Ce qui est arrivé est arrivé et ça leur suffit. Ils retournent chez eux, ils baisent, ils s’endorment comme s’il n’était rien arrivé du tout. Et le lendemain ils repartent dans la rue avec un grand sourire à manger de la merde.

 {Hubert Selby Jr. (1928-2004) ~ La Geôle © Albin Michel, 1972 – Traduction de J. Lanturle}

 

Gérard Manset (« Et toutes choses » ~Version 2014)

16 décembre, 2014

Hie ! (Arthur Cravan / 1887~1918)

16 décembre, 2014

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Quelle âme se disputera mon corps ?

 J’entends la musique :

 Serai-je entraîné ?

 J’aime tellement la danse

 Et les folies physiques

 Que je sens avec évidence

 Que, si j’avais été jeune fille,

 J’eusse mal tourné.

 Mais, depuis que me voilà plongé

 Dans la lecture de cet illustré,

 Je jurerais n’avoir vu de ma vie

 D’aussi féeriques photographies :

 L’océan paresseux berçant les cheminées,

 Je vois dans le port, sur le pont des vapeurs,

 Parmi des marchandises indéterminées,

 Les matelots se mêler aux chauffeurs ;

 Des corps polis comme des machines,

 Mille objets de la Chine,

 Les modes et les inventions ;

 Puis, prêts à traverser la ville,

 Dans la douceur des automobiles,

 Les poètes et les boxeurs.

 Ce soir, quelle est ma méprise

 Qu’avec tant de tristesse,

 Tout me semble beau ?

 L’argent qui est réel,

 La paix, les vastes entreprises,

 Les autobus et les tombeaux ;

 Les champs, le sport, les maîtresses,

 Jusqu’à la vie inimitable des hôtels.

 Je voudrais être à Vienne et à Calcutta,

 Prendre tous les trains et tous les navires,

 Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats.

 Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier, peintre,

[acrobate, acteur ;

 Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur ; millionnaire,

[bourgeois, cactus, girafe ou corbeau ;

 Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur, lord, paysan,

[chasseur, industriel,

 Faune et flore :

 Je suis toutes les choses, tous les hommes, et tous les animaux !

 Que faire ?

 Essayons du grand air,

 Peut-être y pourrai-je quitter

 Ma funeste pluralité !

 Et tandis que la lune,

 Par-delà les marronniers,

 Attelle ses lévriers,

 Et, qu’ainsi qu’en un kaléidoscope,

 Mes abstractions

 Elaborent les variations

 Des accords

 De mon corps,

 Que mes doigts collés

 Au délice de mes clés

 Absorbent de fraîches syncopes,

 Sous des motions immortelles

 Vibrent mes bretelles ;

 Et, piéton idéal

 Du Palais-Royal,

 Je m’enivre avec candeur

 Même des mauvaises odeurs.

 Plein d’un mélange

 D’éléphant et d’ange,

 Mon lecteur, je balade sous la lune

 Ta future infortune,

 Armée de tant d’algèbre,

 Que, sans désirs sensuels,

 J’entrevois, fumoir du baiser,

 Con, pipe, eau, Afrique et repos funèbre,

 Derrière des stores apaisés,

 Le calme des bordels.

 Du baume, ô ma raison !

 Tout Paris est atroce et je hais ma maison.

 Déjà les cafés sont noirs.

 Il ne reste, ô mes hystéries !

 Que les claires écuries

 Des urinoirs.

 Je ne puis plus rester dehors.

 Voilà ton lit ; sois bête et dors.

 Mais, dernier des locataires,

 Qui se gratte tristement les pieds,

 Et, bien que tombant à moitié,

 Si j’entendais sur la terre

 Retentir les locomotives,

 Que mes âmes pourtant redeviendraient attentives !

(Revue Maintenant, juillet 1913)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Trois « Maudits » = Tony Duvert, Jack-Alain Léger, Jack Thieuloy.

15 décembre, 2014

TONY DUVERT (1945~2008)

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♦ Best-Seller :

 Si un chien chie au bon endroit du bon trottoir, mille semelles par jour plébiscitent son étron. Rêve de tous les auteurs.

– Vous avez lu le best-seller de X…?

– Non, mais j’ai failli marcher dedans.

(Abécédaire malveillant)

 ♦ Suicide :

Me suicider en avalant chaque jour un morceau de mon corps.

(Abécédaire malveillant)

 ♦ Nous n’avons pas assez de larmes pour tous les malheurs du monde, il faut bien rire de quelques uns d’entre eux.

( Abécédaire malveillant )

 ♦ Flatter la veulerie, lécher les mous : voilà désormais tout ce qu’on attend de la culture écrite.

(Abécédaire malveillant)

♦ Les machines reproductrices que l’ordre a fabriquées et répandues partout, ce ne sont pas les gouvernants, les armées, les polices, les institutions, les lois : ce sont nos propres cervelles. Décapitez l’ordre et gardez vos têtes: l’ordre repousse.

(Abécédaire malveillant)

♦ Tout ce qui est collectif est borné, tout ce qui est solitaire est nul.

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JACK-ALAIN LEGER (1947~2013)

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♦ – fitzgeraldien, très fitzgeraldien, si tendre et déchirant, ce subtil sentiment que toujours l’échec est au bout, déjà là, à l’état de trace dans le bonheur présent…

(Zanzaro Circus)

♦ Derrida ! Derrida en personne. Derrida chez Sagan. Derrida, Sagan : la rencontre d’un parapluie et d’une machine à écrire sur une table de dissection. Rien, strictement rien à faire ensemble.

(Zanzaro circus)

♦ Ce sentiment baroque de la vie, mouvement perpétuel, vis sans fin, spirales et torsades, vertige, élan, envol, envolée de marbre noir veiné d’or, (…..) Ce sentiment que rien n’épuise, que rien n’épuisera jamais. Tout n’était pas dit. La mort n’aura pas le dernier mot — la hantise d’en finir. Pas encore ! Un instant, je vous prie. Fin du ressassement, fin du ressentiment… Ce livre-ci.

(Maestranza)

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JACK THIEULOY (1931~1996)

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Le dernier acte allait se jouer dans l’horreur. Le sort des trois prisonniers était réglé. Je vis voler des vêtements lacérés et trois corps couchés sur le ventre, nus. C’étaient donc des corps nus qu’on allait torturer à mort. J’entendis : « Va chercher toi aussi une bouteille ! » Deux gendarmes avaient chacun une bouteille d’un litre à la main. J’entendis aussi le mot : « lavement ». Les corps nus, couchés sur le ciment, sur le ventre, ne bougeaient pas. Leur face était couverte de sang. Des coups de talon s’abattaient sur leur nuque. Ils avaient peut-être perdu conscience. « Enfonce ! Enfonce ! Jusqu’à ce que le goulot casse. Il faut que le goulot casse pour qu’ils jouissent ! »

 On empalait ces prisonniers rebelles pour châtier leur réflexe de dignité. Un gendarme tournait en rond, dans chaque main une bouteille pointée en avant pas son goulot. L’image de l’ivrogne en manque de boisson était bien faible pour lui. « Putain de ta race ! C’est moi qui ti nique, maintenant, toi et tes morts ! » Un régal de janissaires.

 {Voltigeur de la lune, © Editions Ramsay, 1984}

 

 

Dashiell Hedayat (Jack-Alain Léger 1947~2013) : « Chrysler rose »

14 décembre, 2014

Christophe (Mal comme)

14 décembre, 2014

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