L’âme (Germain Nouveau / 1851~1920)

27 décembre, 2014

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Comme un exilé du vieux thème,

J’ai descendu ton escalier ;

Mais ce qu’a lié l’Amour même,

Le temps ne peut le délier.

 

Chaque soir quand ton corps se couche

Dans ton lit qui n’est plus à moi,

Tes lèvres sont loin de ma bouche ;

Cependant, je dors près de Toi.

 

Quand je sors de la vie humaine,

J’ai l’air d’être en réalité

Un monsieur seul qui se promène ;

Pourtant je marche à ton côté.

 

Ma vie à la tienne est tressée

Comme on tresse des fils soyeux,

Et je pense avec ta pensée,

Et je regarde avec tes yeux.

 

Quand je dis ou fais quelque chose,

Je te consulte, tout le temps ;

Car je sais, du moins, je suppose,

Que tu me vois, que tu m’entends.

 

Moi-même je vois tes yeux vastes,

J’entends ta lèvre au rire fin.

Et c’est parfois dans mes nuits chastes

Des conversations sans fin.

 

C’est une illusion sans doute,

Tout cela n’a jamais été ;

C’est cependant, Mignonne, écoute,

C’est cependant la vérité.

 

Du temps où nous étions ensemble,

N’ayant rien à nous refuser,

Docile à mon désir qui tremble,

Ne m’as-tu pas, dans un baiser,

 

Ne m’as-tu pas donné ton âme ?

Or le baiser s’est envolé,

Mais l’âme est toujours là, Madame ;

Soyez certaine que je l’ai.

 

Jacques Besse (1921~1999)

27 décembre, 2014

 

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« C’est moi, l’affamé délirant, qui ne délire pas, (…) Mais pour qui ? (…) pour de futurs lecteurs de petits journaux intellectuels, et si tard pour tout le monde que ma réussite sénile me serait plus cruelle que son rejet vers le posthume. »

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 * Éric Dussert, janvier 2000 (Le Matricule des Anges, ©) :

  Du petit névrosé au délirant majeur

 Jacques Besse, fils de châtelain, a sombré dans la folie tout en révélant des écrits aussi étourdissants que parcimonieux. Il est mort en mai dernier.

 Ce qui frappe d’abord dans La Grande Pâque, c’est la fébrilité d’un narrateur qui nous tire par la manche. Il a quelque chose à raconter, veut le faire vite. Ses deux premières phrases en sont étranglées d’angoisse. « Je devais quitter la rue de Turbigo le 17 avril 1960. Je m’étais lâché chez mon frère qui est patron en building vers le paramount. Il m’avait accordé avec estime 200 gros francs pour les fêtes de Pâques. J’avais les nerfs particulièrement malades, plusieurs jours de faim par-derrière. Ma mansarde était devenue innommable, la concierge aussi […] Les braillements vulgaires cessaient peu. Presque impossible d’articuler un rythme. La maison tremblait sur ses bases […]. » Voilà donc La Grande Pâque. C’est une sorte de livre-culte connu des rares propriétaires de l’édition originale de 1969 réalisée par Pierre Belfond, son unique éditeur jusqu’à présent.

 Comme tous les livres authentiques, l’atypique Grande Pâque force le respect. C’est un texte échevelé sans doute, mais il s’impose avec la fermeté et le naturel des grands originaux. Jacques Besse avait qualifié de « déambulation » cette dérive intemporelle et poignante d’un homme seul et sans le sou durant un long week-end. Son errance à la recherche d’introuvables amis va durer trois jours et trois nuits de faim, de soif et de sommeil au fil desquels ses mots vont devenir heurtés, fébriles, son parcours incohérent. […] Il a tourné toute la nuit pour ne pas dormir. « Il faut pourtant tenir jusqu’à mardi. » Au beau milieu de la rue une hallucination l’emporte : une « enthousiasmante polyphonie » de voix, de bruits et de moteurs forme le Chant de la ville, une vibration faramineuse exalte le musicien Jacques Besse. « Je ne suis pas encore au carrefour de l’Odéon, et déjà je sens toute la circulation des piétons et des voitures enchaînée par l’accent d’une future création lyrique, d’une décision chaleureuse et métallique de quelque ange […] installé au-dessus de nous, tout près de nous, […] comme un maître au clavier d’un orgue dont les mécanismes sonores seraient le peuple de Paris et ses machines heureusement désuètes malgré l’élégance de leurs engrenages. » Le périple s’achève au matin : « la fête de Pâques était officiellement terminée. Il faisait moins froid. Traversant le pont du Châtelet vers le sud aux alentours de 2 h 30, je titubai, et eus peur, sans hyperbole, de m’endormir debout, et même de basculer par-dessus le parapet. »

 Il est frappant que Jacques Besse ressemble à Antonin Artaud. Tous les deux ont tempêté contre les psychiatres qu’ils ont approchés de trop près. Comme André de Richaud criait « Je ne suis pas mort », Jacques Besse avoue « J’aime follement la vie ». Sous sa plume, les lettres f-o-l se combinent naturellement. Elles forment un constat sans effusion ni pose, un regret car sa vie aurait pu être plus docile. Né en 1921 à Paris, […] il s’engage dans des études de philo que la guerre interrompt et on le retrouve compositeur d’un Concerto pour piano et orchestre, directeur musical de la compagnie Charles Dullin (1943), auteur de la musique des Mouches de Sartre (1944). Il compose aussi pour des films […] et fait un voyage en Algérie au début des années 1950. Tout s’arrte là. Suit la période des « curieux internements » psychiatriques. « Et moi, moi seul qui suis malade/D’admettre des poisons dans mon ventre poilu,/Tu peux rire de moi, ô Grand liquide élu ». Après avoir connu la belle vie à « Singe-des-Près », il entre à la clinique de la Borde en 1955 où les tenants de l’antipsychiatrie, Jean Oury et Félix Guattari le délivrent du « poison ». Ils lui ouvrent aussi les pages de leur revue Recherches où paraissent en 1966 les proses ahurissantes dont il a le secret.

 En 1973, un petit héritage lui permet de s’échapper du milieu médical mais on le retrouve dans la rue à Paris, un couteau planté au travers de la cuisse. Le retour vers la folie est amorcé. Comme l’écrit son ami le cinéaste Jacques Baratier, « le grand voyage de Jacques Besse ne s’est jamais terminé. » Le 30 mai dernier, à la clinique de La Borde, il aura simplement rejoint les limbes. Son esprit fantasque et son effervescente poésie rencontreront l’admiration qu’ils méritent.

 

 

 

Deux poèmes d’André Laude (1936~1995)

26 décembre, 2014

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Je n’ai pas d’autre preuve d’existence

 que cet obscur labeur de mots

 où je convoque dieux fleurs fleuves femmes animaux

 bouts de bois rejetés par la mer

 rythmes de rumba et rhum de bars de malfrats

 

Ainsi séparé je vais mon chemin solitaire

 j’ai froid en été et j’ai la fièvre en hiver

 je ne dors que d’un oeil je mange sur le pouce

 je me tiens aux aguets je me déguise en poussière, en cailloux

 je ne fais guère plus qu’une rumeur d’eau douce

 

Habitant du verbe je dors en plein désert

 fusillé par les étoiles : pourtant j’aime la Polaire

 je n’ai pas d’habits et mes épaules maigres sont visibles

 

Heureusement que dans ces pays il n’y a pas de tireur à l’arc

 zen pour me prendre pour cible

 J’ignore tout du réel et de ses environs.

 Tombé d’un vagin de femme depuis je tourne en rond

 et c’est miracle que je ne sois pas encore cadavre

 par dix mètres de fond.

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Encre et sang

 

Je fais de ma vie de

nuit en nuit un tas d’ordures.

Je fais de ma vie une brumeuse chronique.

Je fais de ma nuit le carrefour des fantômes.

Je fais de mon sang un long fleuve

qui tape à mes tempes.

 

Je fais de ma peur un oiseau noir et blanc

Je fais d’un oiseau mort, pourri,

l’enfant que j’aurais pu être.

 

Je fais d’un enfant un feu fou, un bloc de cendres.

Je fais de ma mort à venir un festin de serpents.

Je fais d’un serpent la corde pour me pendre.

Je fais d’un long, acharné silence le testament

de tout ce qui fut désastres, horreurs, ennuis,

ruptures et interminables hurlements.

 

Je pisse de l’encre et du sang.

Je pisse de l’encre et du sang.

 

Je chante sur le bûcher des châtiments.

 

(In « Comme une blessure rapprochée du soleil »)

 

La chambre secrète (Roger Kowalski / 1934~1975)

17 décembre, 2014

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Que j’entre dans le songe et qu’à tes pieds, licorne mâle,

tremble un fil de brume !

Il faut donner au feu quelques sarments d’hiver,

l’ombre de nos demeures et maints poèmes ;

il faut aussi que tu me comptes parmi celles-là de tes

créatures qui ne sont plus de ce monde,

et qu’à travers le hêtre, loin derrière l’écorce, tu devines

mes chambres les plus secrètes, celles que moi-même

je n’ose pas ouvrir.

un soir nous avions découvert une ombre

lisse aux combes de Novembre

les vents inclinaient nos songes à loisir

je savais qu’à tes pieds flambait la mousse

une odeur de gibier épuisé

une saveur de vieux miel sur la pierre

ce jour-là nous nous étions rencontrés

sur les dalles amères du silence et dès lors

vers nous se hâtaient les oiseaux couleur d’ambre.

©

 

L’Apprenti-fantôme (Ilarie Voronca / 1903~1946)

16 décembre, 2014

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Une lumière qui avance lentement comme l’eau

 Dans un morceau de sucre. Une lumière

 Qui me découvre peu à peu. Ai-je une bouche

 Comme les gens d’ici ? Des bras, des jambes ? Quel miroir

 

 Me rendra soudain à moi-même ? Quelle baguette

 Magique, me fera redevenir semblable

 À ceux qui m’ont fermé leur porte ? Et je tournais

 Autour de leur maison comme un vent fou de désespoir

 

 Ah Est-il merveille plus grande que ces yeux

 Qui relient la face à l’univers qui l’entoure ?

 Ils savent percer le lointain mais aussi comme une feuille

 Ô la pluie pénètre ils savent retenir d’énormes visions.

 

Et l’oreille qu’émeut la voix de l’ami ou le grondement

 Du tonnerre ? Et les mains qui pétrissent le pain ?

 Et les pieds qui, soumis, silencieux comme deux chiens,

 Conduisent l’homme sur les traces de la lumière ?

 

Hommes et femmes qui êtes d’ici et qui savez

 Reconnaître chaque pierre et qui vous appelez

 Avec des noms pleins jusqu’au bord de souvenirs.

 Puis-je apprendre vos jeux, puis-je vous dire,

 

 Quelle joie est la vôtre : le matin au réveil

 Vos doigts qui retrouvent comme un clavier le monde

 Le soleil du parler rayonne dans vos bouches

 Chaque mot est aimé par vos pères et vos enfants.

 

(Presses du Hibou, 1938)

 

Yves Martin (1936~1999)

16 décembre, 2014

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Yves Martin par Paul Cendron, 1994

Au Harry’s

 

Au Harry’s, le chat le plus sombre de la capitale.

Toulouse-Lautrec. Un air yankee.

L’université de Columbia. La Revue Blanche.

À 5 heures, aucune femme ne crache sur la foudre.

 

 Whisky vert. Guiness perle.

Derrière le comptoir, pavanes de guerre.

Les rugbymen préparent avec la caissière

Un monstrueux bowling.

 

Au matin le serveur fume un cigare

Devant le laitier qui fait

Un bruit de maréchal ferrant.

Sur le seuil, décidément moches, les poètes.

__________

 Avec l’âge, je deviens méchant.

Il neige. Boule. Caillou.

Les pires blagues. Sable dans le vin.

Bris de verre dans la nourriture.

 

Petits métiers de l’angoisse,

Je suis à bout.

Fillettes, chères griottes,

Vous avez raison de me fuir.

 

Dernier refuge. Le rôdeur.

Il m’enseigne l’art des comptines

Pointues qui font s’envoler les poings,

Moudre les dents.

 

Christophe Tarkos (1963~2004)

16 décembre, 2014

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Tue-moi tue-moi ne me laisse pas crever de rien ne me laisse pas mourir sans que personne ne me touche par simple flocalisation ne me laisse pas finir à cause de rien je ne suis pas rien je mérite que tu me tues que tu me poignardes dans le dos que tu m’étrangles que tu m’assassines mais pas de mourir comme ça avec rien dans le dos avec rien en plus avec rien qui m’arrête dans mon élan et ma force je ne veux pas m’arrêter pour rien tue-moi je veux que tu me tues que tu m’assassines je n’ai aucun pouvoir sur ma mort je ne veux pas mourir par mourrissement je suis de la valeur à tuer je suis un élan qui ne s’arrête pas qui ne s’arrêtera pas si tu ne me tues pas dans mon élan mon combat est digne d’un assassinat je suis un combattant tue-moi que je puisse me défendre et te regarder dans les yeux te voir toi le garçon qui va avoir le dessus je me défendrai je perdrai je serai tué par toi qui vas me tuer pour ta raison parce que je suis un vaillant combattant dans son élan en trop tue-moi dans mon élan j’ai l’espoir d’être en trop qu’il faille me descendre me tuer assassine-moi dans le dos avant que rien ni personne ne me tue avant de me voir mourir par dessèchement de laissé toujours vivant pour rien enlève-moi ma vie que j’aime d’homme vaillant ne me laisse pas me dessécher abandonné comme si j’étais rien à ce point qu’aucun assassinat ne m’assassine qu’aucune personne ne m’étrangle qu’aucun garçon ne me poignarde pendant ma combattante vaillance je ne veux pas que ce soit rien je serai mort je mourrai sans raisons je mourrai par le vide.

 Caisses éd. P.O.L. 1998

 

Chant baroque de la vie transparente (Jean-Philippe Salabreuil /1940~1970)

16 décembre, 2014

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 C’est une fenêtre blanche toujours ouverte

Mon âme sombre assise auprès riant trop clair

Si clair on sait dehors tout ce que j’aime et certes

Ensemble je déteste en ce sanglot trop clair

Je viens au monde chaque instant ma transparence

Arrivée de lumière un peu plus et dépense

Un boisseau d’ombre fraîche au coin brûlant du jour

Avec de bleus Téniers avec ce que Lhermite

Epand de nuit mauvâtre au promenoir en titre

Des amants de Rameau et le hautbois d’amour

Tout encordé de frais qu’ensommeille Albinone

Avec l’aube aquatinte au fond de ma voix qui sonne

Et mince toujours plus comme va le soleil

Ne me laisse qu’un doigt devant d’ardentes cibles

Mais sombre et de velours enfin joignant pareil

Au feu le sein de tant de filles intangibles.

 

Souscription « Symbolistes », une anthologie de poésie (Peigneurs de comètes, éditeur)

16 décembre, 2014

http://peigneursdecomtes.unblog.fr/category/a-paraitre/

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Richard Brautigan (1935~1984)

16 décembre, 2014

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La pilule contre la catastrophe minière de Springhill

 

Quand tu prends la pilule

c’est une catastrophe minière.

Je pense à tous ces gens

perdus au fond de toi.

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 Deux mecs sortent d’une voiture

 

Deux mecs sortent d’une voiture.

Ils se plantent là, juste à côté. Ils

ne savent pas quoi faire d’autre.

 

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 Le poème Ellenenlèvejamaissamontre

 

Parce que tu as toujours une montre

accrochée à ton corps, il est normal

que tu incarnes pour moi

l’heure juste :

avec tes longs cheveux blonds à 8h03,

et tes seins clignotants à

11h17, et ton sourire rose-miaou à 5h30,

je sais que j’ai raison.

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{Il pleut en amour © Le Castor Astral}

 

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