Archive pour la catégorie '« Mots dits »'

Jean-Pierre Duprey (1930~1959)

9 février, 2018

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Que cherchent les regards

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Que cherchent les regards du ciel au fond du lac…  

Où dorment des momies ?  

Légères se balançant sur le sable bleu  

Leurs membres sont des sacs

 

Je ne suis pas de celles-ci car mes bras qui sont lourds  

Ne se détachent point  

Mais mes yeux vont au loin et j’ai peur qu’un jour  

Ils perdent leur chemin

 

Il a moins de soucis le vagabond qui part  

Souhaitant mourir demain  

Quant à moi mon sentier n’est pas pareil au sien  

Je veux finir plus tard

 

Mais le fil qui casse laisse en guise de passé  

Des cercueils de bois  

Et la mort n’oublie pas qu’elle a pour nous faucher  

Une mer de bras

 

Un jour je dormirai du sommeil dont j’ai peur  

Pour ne plus m’éveiller  

Je descendrai au fond de ces temps oubliés  

Où les sirènes pleurent.

 

Et les très longs voyages repliés dans ma tête  

Seront chiffons de rêve  

L’archange qui nous garde et sans nous ne s’élève  

Sera l’ange de la fête

 

Puisse durer longtemps le phare du vaisseau  

Qui nous porte sur terre  

L’abri que se construisent les marins sous les flots  

Me semble bien précaire

 

Allégés de leur poids ils sont bulles de verre  

Portés par les anges  

Un rêve qui les cogne claque comme une orange  

Entre deux bras de mer.

  (Un bruit de baiser ferme le monde, septembre 1946.)

 

 

Paul Vincensini (1930~1985)

24 août, 2017

 

Mauvais voisin ___

 

L’amour ne viendra plus  

Coller son nez sur mes carreaux  

Ni enfoncer ma porte

 

Plus rien n’est vrai

Que la grimace atroce du zéro

Et ma maison était un mensonge

Je dors debout comme un cerceau  

Au milieu de la pluie et des arbres

Francis Giauque (1934~1965)

23 décembre, 2016

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angoisse compagne fidèle

te voici revenue

d’ailleurs tu ne m’as jamais quitté…

quelques jours de trêve pour me redonner courage

le temps d’un espoir insensé

d’un oubli dérisoire

puis la chute verticale

l’égarement le cœur qui s’appesantit comme une horloge de plomb

te voici revenue

plus lancinante plus despotique que jamais

angoisse scellée par le néant

chacal toujours affamé

abattu sur le cadavre de mes jours.

(Prêles, 24 juin matin 6h 1/2)

Paul Vincensini (1930~1985)

12 décembre, 2016

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Quand elle viendra

 

Mais nous serons alors devenus

Si étrangers

Si peu curieux l’un de l’autre

Lequel des deux

Dira à l’autre

Enfin te voilà

Tu as bien changé

Tu n’es pas malade?

Elle posera sa faux

Sur mes genoux

Comme pour s’excuser

*********

Moi j’ai toujours peur du vent

 

Me voici

Mes poches

Bourrées de cailloux

Pour rester avec vous

Ne pas m’envoler dans les arbres

Olivier Larronde (1927~1965)

12 novembre, 2016

 

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Rose et mon Droit

 

Vos froideurs froissées, héritière…

Des rosées, volent une à une.

Aussi le nid du noir sans lune :

Mes toutes-puissantes paupières

Horizon libéral assiège

Moi : ce trou noir debout, colonne

Où l’ombre pensive empoisonne

Un coeur sans main, sans bras d’acier.

Archet-né sonnons plein silence !

 

Je crache au baiser d’air du temps

Il bruit -flèche-moi – sans parler.

Fais le jeu d’un biceps géant

Ma droiture !

Pour Qui te lance

Sans yeux dehors

Ni au-dedans.

Loïc Herry (1958~1995)

16 septembre, 2016

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Mercure plat. Jusqu’à toucher l’horizon.

Ciel gris limpide. Pas une mouche
Sur le fil.

Partir. Au bout. Là-bas, où il n’y a rien.
Cornouaille. Cork. L’Amérique.

Tout à coup – profondeur vert bouteille.
Mangée de bave. Soulèvements sans fin.
Rage thoracique, dégurgitation grondante.

Blanche frangée de moutons,
Éventails sur les digues,
Passes ouvertes et menaçantes.

Un caboteur y va, là-bas.
Où il n’y a rien, qu’un espoir de nom
Fiché au fond. Cornouaille. Cork. Et
L’Amérique.

{Ouest, Ecrits des Forges}

Gilles Pajot (1950~1992)

9 septembre, 2016

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Il s’approche. Regarde le bouquin que je lis. Trop de blanc entoure le poème. Nécessité ? Incertitude ? Lacune ? Caprice ? Bluff ?
Il aime ce qui est écrit comme on doit écrire, avec sérieux, de gauche à droite, en utilisant toute la page et des lignes d’égales longueurs ou de vrais vers rimants et trébuchants.
Au soupçon d’une supercherie se mêle l’horreur du gaspillage. Il ne lira jamais ça.

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 Écrire, avant de devenir tout sec et inexpressif. Écrire, écrire, s’obstiner. La mort peut se pointer demain, dans dix ans, dans soixante. De toute manière, elle n’est jamais bien loin !

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 Il y a un peu de moi au cimetière de Saint-Sébastien-sur-Loire, dans ce qui reste de mon petit frère que j’ai connu mort et beau, à peine né, blanc comme cette nuit de deux jours qui précéda son départ définitif. 

Jean Sénac (1926~1973)

28 juin, 2016

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Le poème

 

Je parle pour boucher les trous de ton étoffe … amour je continue mon sommeil animant

Si tu ne viens pas que sera ma strophe

un rail de plainte interminable

hache de sanglots contre mes lecteurs

Le centre du temps est un arbre atroce un arbre de sable où germent les clous le cœur est torture véloce un mot nous broie les genoux

Si tu ne viens pas je parle et j’existe

quel feu donnera

ce bois d’orgue triste

j’écris pour appeler un temps plus beau que nous

Et pour les transparents qui souffleront l’argile.

André Frédérique (1915~1957)

3 juin, 2016

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Graffiti trouvés dans une maison bourgeoise

 

Papa aime se le faire faire par la bonne

Maman aime Monsieur Luc

Monsieur Luc l’a toute petite

J’ai vu la chose de Monsieur Confiance

Léa s’est assise sur la broche mardi

J’ai vu papa cracher dans le sac de Madame Lanty

Ernest s’est enfermé dans les cabinets.

Avec Madame Confiance. Ils ont tiré la chaîne.

Monsieur le Recteur a une grosse Bible

Maman s’est passé la main dessus

Pendant que Monsieur Lanty lui lisait

Pêcheur d’Islande

Lundi la bonne l’a fait avec le chien

Maman s’est assise sur le moka

Monsieur Lanty la regardait

Monsieur Edward a dit à Maman qu’il se la lavait dans

   du lait.

Maman et Monsieur Edward l’ont fait deux ou trois fois dans

  l’eau

Papa en a léché un devant Monsieur Lanty

Maman, Madame Lanty et Monsieur Confiance

se sont enfermés dans les cabinets.

 

{André Frédérique ou l’art de la fugue © Le Cherche-Midi}

Léon Deubel (1879~1913) / Détresse

25 mai, 2016

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Seigneur ! je suis sans pain, sans rêve et sans demeure.

Les hommes m’ont chassé parce que je suis nu,

Et ces frères en vous ne m’ont pas reconnu

Parce que je suis pâle et parce que je pleure.

 

Je les aime pourtant comme c’était écrit

Et j’ai connu par eux que la vie est amère,

Puisqu’il n’est pas de femme qui veuille être ma mère

Et qu’il n’est pas de coeur qui entende mes cris.

 

Je sens, autour de moi, que les bruits sont calmés,

Que les hommes sont las de leur fête éternelle.

Il est bien vrai qu’ils sont sourds à ceux qui appellent

Seigneur ! pardonnez-moi s’ils ne m’ont pas aimé !

 

Seigneur ! j’étais sans rêve et voici que la lune

Ascende le ciel clair comme une route haute.

Je sens que son baiser m’est une pentecôte,

Et j’ai mené ma peine aux confins de sa dune.

 

Mais j’ai bien faim de pain, Seigneur ! et de baisers,

Un grand besoin d’amour me tourmente et m’obsède,

Et sur mon banc de pierre rude se succèdent

Les fantômes de Celles qui l’auraient apaisé.

 

Le vol de l’heure émigre en des infinis sombres,

Le ciel plane, un pas se lève dans le silence,

L’aube indique les fûts dans la forêt de l’ombre,

Et c’est la Vie énorme encor qui recommence !

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